Canal Plus diffusait en mars le documentaire de Stéphane Mercurio « A l’ombre de la République ». On y suit les équipes du contrôleur général des lieux de privation de liberté qui arpentent prisons, asiles et autres « espaces » de réclusion, pour s’assurer que les droits fondamentaux de la personne sont respectés.
Mine de rien, un petit coup de pied vient d’ébranler le PAF. La diffusion de « A l’ombre… » signe la fin de quinze ans de relégation visuelle des détenus. Car ceux qui en ont exprimé la demande apparaissent cette fois à visage découvert. Grâce soit rendue à la réalisatrice, sa production Iskra et à Canal Plus. Depuis quelques lustres (et les films remarquables de Renaud Victor, Jean Michel Carré ou Daniel Karlin), la règle édictée par l’administration pénitentiaire requiert l’anonymat total des prisonniers. Aux termes de la loi, ces derniers sont pourtant privés de liberté mais pas de droit à l’image : « Les personnes détenues doivent consentir par écrit à la diffusion ou à l'utilisation de leur image ou de leur voix lorsque cette diffusion ou cette utilisation est de nature à permettre leur identification. » Mais l’administration use de toutes les prérogatives que lui accorde cette même loi pour imposer aux réalisateurs et aux journalistes l’anonymat systématique. Au choix : sauvegarde de l'ordre public (!), prévention des infractions (!!), protection des droits des victimes ou de ceux des tiers (!!!), réinsertion du détenu (!!!!). Cachez ces taulards que l’on ne saurait voir.
Dans cette histoire d’anonymat, à l’évidence, la préoccupation première, c’est l’intérêt et la quiétude de l’administration pénitentiaire. Vivons heureux, tant qu’ils sont cachés. À voir ces gueules marquées par les années qui derrière les barreaux, pèsent si lourd sur le corps et l’esprit, on perçoit qu’il n’y a pas de petite peine. Quelle que soit la modernité des installations, la prison reste la prison. Une terrible épreuve qui surgit pleine face.
En filmant les détenus comme des hommes ordinaires, Stéphane Mercurio fait d’une pierre deux coups. Pour le spectateur, c’est un rappel à la réalité crue. Aux prisonniers, elle donne la liberté de décider de se montrer –ou pas-, et d’assumer leur condition. Dans la perspective d’une réinsertion, n’en déplaise, prendre de telles responsabilités, c’est un pas en avant.
Comme tous ceux qui souhaitent tourner intra muros, Stéphane Mercurio avait dû signer les directives de la pénitentiaire et s’était engagée à rendre anonymes ses interlocuteurs. En passant outre par un acte de désobéissance civique, elle bouscule l’arbitraire. Son film nous adresse un message à tous, journalistes ou réalisateurs. Montrer les détenus –sous réserve de leur accord, bien entendu-, aujourd’hui comme hier, c’est possible : elle l’a fait. C’est un indéniable progrès. L’une des ambitions du documentaire et du reportage étant de montrer la réalité, de la dénoncer lorsqu’elle est indigne, il ne faudrait désormais accepter de tourner derrière les barreaux qu’à cette condition. Chiche.
