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juil. 8
Dans Blogs Blog de Michel Diard jeudi 8 juillet 2010 10:47
Rédigé par Michel Diard

Les salariés du Monde ont-ils fait le bon choix ?
Ils ont eu à trancher entre deux offres pour renflouer ce qui ressemblait à un bateau totalement ivre, après les errements de sa précédente direction.
Ont-ils échappé au pire en refusant l’offre de Claude Perdriel, du Nouvel Observateur et de Challenges, associé à Orange ? Ont-ils trouvé les investisseurs capables d’assurer l’indépendance du quotidien fondé par Hubert Beuve-Méry ? Ou se sont-ils trompé ?
Evidemment, on manque de recul pour répondre à ces questions.
Néanmoins, la situation du Monde ne manque pas d’interpeller les journalistes, tous les journalistes.
Le Monde a été fondé en 1944 dans l’esprit du Comité français de la Libération et du Conseil national de la résistance (CNR). Il répondait aux vœux des fameuses « ordonnances de 1944 » et de la Fédération nationale de la presse française (FNPF), elle aussi née dans la clandestinité.
Le premier président de la FNPF, Albert Bayet, souhaitait « éliminer définitivement la presse pourrie et instituer un nouveau régime grâce auquel la presse patriote, affranchie de la puissance de l’Etat et de l’argent, pourrait se vouer exclusivement au service désintéressé des idées ».
Pour lui « la presse n’est pas un instrument de profit commercial. C’est un instrument de culture. Sa mission est de donner des informations exactes, de défendre des idées, de servir la cause du progrès humain. La presse ne peut remplir sa mission que dans la liberté et par la liberté. La presse est libre lorsqu’elle ne dépend ni du gouvernement, ni des puissances d’argent, mais de la seule conscience des journalistes et des lecteurs ».
En relisant de telles déclarations, je suis assailli d’un doute : les trois repreneurs ne sont-ils pas tous issus du monde de la finance et ne représentent-ils pas « les puissances d’argent » ? Et n’ont-ils pas participé à la vie politique encore récemment ?
J’ai pris note de leurs engagements, et pourtant je suis inquiet pour Le Monde et pour sa rédaction, pour mes consœurs et confrères journalistes.
Pierre Bergé est un industriel, un homme riche qui a su se montrer généreux avec Ségolène Royal.
Matthieu Pigasse, lui, est un banquier et un ami d’Alain Minc. Avant d’être l’un des dirigeants de la banque Lazard, il a été conseiller de Dominique Strauss-Kahn puis de Laurent Fabius. Il siège encore dans les conseils d’administration de sociétés telles que le groupe des casinos Barrière ou dans une agence, Relaxnews, liée à la droite la plus libérale. Il a racheté les Inrockuptibles où ses méthodes n’ont pas laissé que de bons souvenirs à la rédaction.
A son poste dans la banque Lazard, il a été impliqué dans de nombreux dossiers « chauds », comme la fusion Suez – Gaz de France, la vente d’AB Groupe à TF1, la renégociation de la dette de l’Argentine ou le rapprochement des Caisses d’Epargne et de la Banque populaire, etc.
Quant à Xavier Niel, il est devenu en quelques années la douzième fortune de France (devant Bolloré ou Bouygues), faisant des affaires dans le minitel rose, les peep-shows ou les sex-shops, avant de créer la société Iliad, maison mère du fournisseur d’accès à Internet, Free.
Ses aventures dans l’industrie du sexe lui ont d’ailleurs valu une condamnation par la justice. Aujourd’hui, il vient de lancer un fonds d’investissement, Kima Venture.
Enfin, c’est à la suite d’une plainte contre Libération (qui, à ses yeux, évoquait trop souvent ses démêlés judiciaires) que Vittorio de Filippis, l’ex-patron du quotidien, avait été interpellé au petit matin et menotté.
Bref, comment ces hommes-là, habitués à exercer un pouvoir absolu, pourront-ils supporter longtemps que la rédaction du Monde si soucieuse de son indépendance depuis 56 ans, veuille continuer à l’exercer ?
J’espère que les journalistes sauront préserver leur indépendance !
Car, la même année, assister à la nomination des présidents de l’audiovisuel public par le président de la République et à la perte d’indépendance du Monde serait beaucoup trop lourd à supporter pour la démocratie.

Michel Diard

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