Auteurs / Audiovisuel public / Diffuseurs
C’était au Fipa le 25 janvier 2008 et deux sociétés d’auteur réunissaient les premiers rôles de l’actualité du jour, pour parler du retrait de la publicité sur le service public.
Tocqueville, Tartuffe et Molière, les citations pleuvent, polies, policées, aimables entre dirigeants de sociétés d’auteurs, de chaînes, de syndicats, de groupements…
Il aura fallu attendre plus d’une heure pour que Christine Miller, de la Sacd, seule femme présente à la tribune et sollicitée en dernier, prononce le mot : « auteur » !
Alors, citation pour citation, à Tocqueville, je préfère Henri Michaux : « l’homme qui a une épingle dans l’œil se moque pas mal de l’avenir de la marine à vapeur anglaise ».
Décryptons la maxime.
La marine anglaise, c’est le débat sur le financement du service public.
L’épingle, c’est France Télévisions notre diffuseur de référence.
L’œil… ce sont les producteurs et les auteurs…
Commentons là :
La marine à vapeur anglaise, je m’en moque, tant que le bateau flotte, je ne me soucie pas du pavillon… je préfère le bateau en bon état, pour qu’il ne coule pas et si le charbon alimente les moteurs, c’est bon ! Il avancera.
L’épingle ? Elle devient d’années en années plus pointue, acérée, une arme et non plus un outil de confection. Elle pique et elle… épingle !
L’œil ? C’est le producteur. Il est devenu le sous-traitant du diffuseur.
Fragile, passionné, il a souvent préféré ce métier à une carrière plus classique et mieux rémunérée. Il n’a pas uniquement vocation à être invité aux déjeuners qui honorent les plus méritants de France Télévisions. C’est quelqu’un qui aime le cinéma, la télévision, les textes, et qui entreprend parfois des projets démentiels… il doit parfois composer avec des auteurs épidermiques, passionnés, pas toujours faciles.
Mais il se sent devenir peu à peu le chef de chantier du diffuseur, - gérant la précarité - paiements à 60 jours, copies à refaire, normes insensées dont personne ne mesure la portée, HD, 16/9, letter box, autant de formats à confectionner pour un prix identique….
Et dans l’œil, quelle est la partie la plus fragile ? Ce petit organe central, noir, dilaté, vivant… c’est l’auteur.
Alors, je voudrais en dire un mot de l’auteur !
Le représentant de France Télévisions au Fipa 2008 - l’a encensé comme on rend hommage au défunt qu’on enterre.. On a besoin de lui a-t-il dit, - encore plus maintenant qu’il est mort, - je réponds.
L’auteur est devenu le façonnier de la chaîne, - l’ami quand, - à l’image de l’homme de marbre de Wajda, - il édifie l’audimat. Mais il est aussi le proscrit lorsqu’il critique le maître d’œuvre ou son chef de chantier, les cadences, le classicisme de la statue qu’on lui demande de bâtir.
On le tue peu à peu… mais il respire encore. Heureusement… car c’est lui qui se salit les mains.
Il aime, il se passionne, tout juste ne remercie-t-il pas lorsque - après 6 mois d’attente on lui refuse un projet pour lequel il a écrit cinq, six versions, et s’entend répondre : « pas assez saignant » « ça n’intéresse personne » « pas de garantie d’audimat ».
France Télévisions a la franchise de le dire, l’audimat existera toujours ! Tant mieux. Mais alors où est le débat ? Pourquoi parle-t-on d’un nouveau cahier des charges si les chaînes continuent à privilégier l’audience. Pour connaître l’ivresse du trader qui gagne toujours plus ou si le sponsor qui prête son nom au programme l’exige….
Le producteur courra toujours derrière ses contrats, son budget et ses paiements à 60 jours. Et le réalisateur à obéir pour atteindre ses 15 % ?
Alors… ?
Je ne milite pas pour une gouvernance des auteurs. Je rêve de l’ère Desgraupes, dirigeant d’Antenne2 entre 1981 et 1984, d’un dirigeant à poigne, solide, assez fort pour faire confiance aux gens qu’il avait choisi. Lescure, Gallo, Otzenberger, Breugnot entre autres…
Une époque novatrice, pleine d’audaces - parfois iconoclastes - ou la 2e chaîne brillait grâce… à ses dirigeants… car tout n’est-il pas une question de compétences. A tous les niveaux.
Louis Nucera a dit un jour avant de se tuer accidentellement à bicyclette : « Mourir pour un point virgule » Cette réflexion m’attire comme la corde attire le pendu… j’en rêve parfois la nuit… elle est dérisoire, vaine et parfois je sens que le point virgule me dévorera.
