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oct. 23
Dans Blogs Blog de Patrick Benquet jeudi 23 octobre 2008 11:31
Rédigé par Patrick Benquet

Etoiles / Oeuvres / Auteurs / Création / Scam

Attribuer chaque année trente Étoiles de la Scam, c’est susciter énormément de frustrations chez les 270 auteurs qui se sont portés candidats, sans succès. Ne pas être retenu dans la sélection d’un festival ou ne pas avoir obtenu le grand prix d’un jury est supportable pour nos ego susceptibles. Mais ne pas faire partie des trente œuvres récompensées –trente œuvres ! et pourquoi pas la mienne ?!- est plus difficile à accepter. C’est à cette frustration compréhensible, et parfois agressive que nous sommes confrontés quotidiennement dans la gestion des Étoiles de Scam. C’est pourquoi j’ai demandé à André S Labarthe, président du jury des Étoiles 2008, d’écrire un texte sur la question ; il y pointe du doigt l’incontournable règle d’un jury : la subjectivité de ses choix.

Patrick Benquet
Président de la Commission Télévision
Vice-président de la Scam

Consensus ou coups de cœur ? par André S. Labarthe

Quiconque en a vécu les péripéties reconnaîtra que faire partie d’un jury est une expérience aux insoupçonnables prolongements. Enté sur un grand corps institutionnel (la Littérature, la Musique, le Cinéma, les Arts Plastiques ou la Bande Dessinée, la Gastronomie, le Sport,…), le jury, non seulement s’en nourrit mais, plus subtilement, en travaille les certitudes. Il a, par ailleurs, vocation à présenter dans chaque domaine la fleur de la production artistique contemporaine. Sans parler du tourment profond qui tourneboule chacun de ses membres : qu’est-ce que je fous ici ? De quel droit, au nom de quoi, de qui, suis-je investi de la redoutable mission de désigner ceux qui, parmi mes pairs(1), méritent cette surexposition médiatique ?

Pour en sonder le mystère, permettez-moi de me projeter à reculons sur la date du 7 avril 2008. Il est 10 heures lorsque nous nous retrouvons, Avenue Vélasquez, dans un des salons de la Scam. Il y a là Anne, Brigitte, Emilio, Philippe(2) et moi. La bande des cinq : un jury. Mandat : distinguer les trente films qui se verront récompensés des « Étoiles de la Scam » puis présentés publiquement lors du festival « Étonnants Voyageurs » de Saint-Malo. Méthode : visionner les soixante films présélectionnés par la commission audiovisuelle de la Scam parmi les trois ou quatre cents œuvres télédiffusées au cours de l’année 2007. Soixante films, cela signifiait soixante DVD à voir ou à revoir pendant les quatre semaines qui précédaient les délibérations du jury.
Cela signifiait aussi soixante occasions de se crêper le chignon.

Et bien non, il n’y a pas eu crêpage de chignon, mais un bivouac d’excellente compagnie. Bonjour, bonjour. Un café ? Un croissant ? Autre chose ? Chacun prend place autour de l’intimidante table de réunion et sort le petit cahier d’écolier dont il va, tout au long de la journée, déployer un à un les feuillets et en laisser parcimonieusement s’échapper quelques parcelles de soi. Ah ! qui dira la charge érotique, oui érotique, de ces notes prises à la volée dont il faudra bien exhiber la singulière vérité sous quatre regards froids comme la justice ! Car tout va se jouer entre ces regards, chacun de nous en est conscient. Confrontations, affrontements, échange. Sans échange, en effet, quelle serait la raison d’être d’un jury ? Mais qu’échange-t-on ? Des impressions ? Des intuitions ? Des idées ? Des points de vue ? Des principes ? Des partis-pris ? Et dans ces échanges, qu’est-on prêt à lâcher – si tant est qu’il le faille, eu égard à la relativité des jugements (admise par tous) et à la remise en cause de ses plus intimes convictions (plus difficile à accepter) et sans faire pour autant, l’aveu d’une faiblesse d’analyse ou d’une impuissance à sortir de soi – j’allais écrire de chez soi ?

Cependant, quelques fantômes tutélaires rôdent parmi nous et se penchent sur nos carnets de notes. Freud, assurément, le porteur de clés, prêt à étayer n’importe quel discours. Mais aussi Proust que la mémoire instantanée du cinéma intéresse au plus haut point (depuis combien de temps ne me suis-je pas couché de bonne heure à cause de la télévision?). Et encore le vieux Marx, infatigable fournisseur de certificats de bonne conscience. Et Céline le musicien et Artaud dont les cris ne cessent de retentir dans nos mémoires. Et bien d’autres. Tous ont leur mot à dire dans le débat, mais tous se taisent : bouche cousue, cela va de soi. Evoqués sans être cités, c’est la règle.

Il faudrait enfin souligner la joie discrète qui illumine soudain le visage de l’un d’entre nous dans son compte-rendu à l’instant où, à propos de tel ou tel film qui l’a bouleversé ou simplement retenu, surgit le souvenir d’une voix, d’un regard, d’un geste, d’un silence, perçu un jour chez Renoir, chez Bergman, chez Buñuel – instants arrachés à la tapisserie du cinéma dont nous nous sommes tous fait une seconde peau. Les vieux démons veillent. Mais…

… mais partagions-nous, ce jour-là, les mêmes démons ? Les mêmes rêves ? Les mêmes hantises ? Chaque film, c’est certain, réveillait en nous une multitude de spectres, mais ces spectres dansaient-ils le même charleston ?

Au fur et à mesure que nous énumérons les titres de films que nous avons vus et parfois revus, au fur et à mesure que s’échangent à leurs propos observations et interrogations, se dessine la carte d’un territoire ou, plutôt, d’un champ de forces contrastées où se découvrent et s’exercent les désirs et les doutes que chacun porte en soi et dont il espère que leur mise en commun permettra de résoudre les contradictions. Fol espoir de partager la même ivresse avec le soulagement de recouvrer sa bonne conscience.
Mais, une fois encore, ce 7 avril 2008, dans le grand salon mis à notre disposition par la Scam, cinq paires d’yeux faisaient l’expérience de ce que le mot magique de consensus recelait de contradictions, sinon d’hypocrisie. Quoi ! il existerait un point de vue supérieur et extérieur à nos subjectivités d’où toutes choses apparaîtraient miraculeusement en phase avec ce que nous attendons d’elles ? Ainsi l’univers serait stable ? Et accordés nos violons ? Première nouvelle !

Le 8 avril, Anne écrit : « Peut-être que cette ruse des huit films préférés nous a permis de contourner les quelques confrontations qui s’annonçaient, mais, du coup, tout est allé très vite. Sinon, quand je relis la liste, pas de regrets, je trouve que c’est plutôt éclectique, surprenant, et que les personnalités fortes sont bien là ». A quoi, le lendemain, Brigitte faisait écho : « Tu as raison, on n’a pas à rougir de cette lise qui est très ouverte, et même si à titre perso on peut avoir des regrets, et même s’il y a forcément des injustices pour tel ou tel film, on a décidé en toute conscience et en toute liberté, c’est bien ». Etc. etc.
Quant à moi, qui présidais ce jury de rêve, il ne faudrait pas beaucoup me pousser pour que, dans la foulée de cette mémorable expérience, je me mette à écrire très sérieusement un éloge circonstancié de l’injustice. Si la vérité du cinéma est à ce prix.


(1) le bon sens veut, en effet, que les membres d’un jury appartiennent à la même communauté artistique que ceux dont ils ont à juger.
(2) Anne Villacèque, Brigitte Baron-Chevet, Juan Emilio Paculi, Philippe Truffault.

Patrick Benquet

 

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