Jean Ferrat est décédé.
Les hommages sont curieusement unanimes.
Celui qu’on appelle le grand public n’a pas attendu que le poète, l’auteur-compositeur-interprète et le « metteur en musique » d’Aragon soit sur son lit de mort pour lui rendre hommage ; il communiait avec celui qui chantait ses amours, ses questionnements, ses rêves et son utopie. Bref, sa vie.
Mais quoi penser des hommages, nombreux, de ceux qui ont tenté d’étouffer sa voix hier, qui l’ont interdit d’antenne durant de trop longues années parce qu’ils ne supportaient pas son engagement et ses vérités et qui sacrifient aujourd’hui des pans entiers de la culture sur l’autel du profit.
Jean Ferrat a connu la censure bête et méchante, à la radio et à la télévision. C’est une voix différente et dérangeante, celle de la justice sociale, que les directeurs de l’ORTF de l’époque, entre autres, voulaient étouffer, soumis qu’ils étaient aux ordres de l’Elysée ou de Matignon, mais aussi du Figaro.
Nuit et brouillard, Potemkine, Ma France, Au printemps de quoi rêvais-tu ?, Un air de liberté et bien d’autres ont fini par briser le rideau de fer dressé par les censeurs ; la censure n’a pas empêché le public d’en faire des chansons populaires que tout le monde connaît et a fredonné un jour ou l’autre.
Jean Ferrat avait réussi à être la voix de la France ; ses chansons dressaient le portrait de « la belle, la rebelle » et de son peuple, sans démagogie, celle qui fait appel à l’intelligence avec des mots justes, celle qui tourne le dos à la vulgarité, celle qui souffre, celle qui lutte, celle qui se trompe parfois, mais celle qui agit, celle qui rêve à des lendemains meilleurs.
Jean Ferrat avait cette exigence élégante qui l’empêchait d’abdiquer devant la censure et la bêtise.
Quand on lui demande de ne pas interpréter Potemkine, il refuse de passer à l’antenne, en direct. Quand Jean d’Ormesson, directeur du Figaro, obtient que Un air de liberté disparaisse du montage d’une émission enregistrée, produite par Jacques Chancel, Ferrat ne lâche rien et obtient qu’une déclaration explique aux téléspectateurs que l’émission est tronquée.
Jean Ferrat a affronté la censure, debout, sans relâche, quelle qu’en soit le prix à payer.
Son courage et son opiniâtreté n’ont, hélas, pas eu raison des censeurs, mais ces derniers n’ont pas eu raison de son engagement, de ses mots et encore moins de sa reconnaissance par le public.
Jean Ferrat a vu avec effarement la culture devenir un produit, standardisé, soumis aux règles les plus sottes du « marketing ».
Les journalistes d’aujourd’hui sont soumis aux mêmes règles que les autres auteurs du monde de la culture. Ils sont confrontés à l’uniformisation de l’information, à la censure aussi.
Ils ont quelque chose à retenir du courage et de l’exigence de Jean Ferrat : refuser la censure et plus encore l’autocensure par respect pour soi et pour le public.
La résignation est le pire ennemi de la création et de la vérité. Jean Ferrat, lui, a résisté ! En restant fidèle à son enseignement : les mots sont l’arme absolue pour informer et éduquer, au mépris de toutes les censures.
