L'autre soir, la Scam proposait une rencontre avec les pionniers du "webdocumentaire", "une nouvelle génération de documentaires sur la toile" : des films conçus pour et diffusés sur le net. Salle comble pour accueillir le gratin de ce genre nouveau venu présenter le fleuron de la production.
À l'écran, des extraits de "webdoc" sur la prison, le catch, la Chine, visibles sur le Monde.fr, France5.fr ou Arte.tv. Photos de bonne facture, intentions louables, volonté manifeste de raconter de belles histoires. Les promoteurs présents déploient une belle ardeur à convaincre de la nécessité d'occuper le terrain, de trouver de nouvelles formes de narration "adaptées" au net. La grande vertu de ces défricheurs est de reconnaître leurs tâtonnements : s'ils admettent ne pas encore avoir trouvé de forme propre, au moins la cherchent-ils.
Attendris par la fougue de nos vaillants pionniers, d'où vient alors ce sentiment de malaise voire d'agacement ? Cette impression de s'égarer ? Pris par le récit d'un détenu, saisis dans l'élan d'un catcheur, nous voilà invités à cliquer pour connaître le nom de la clé de bras ou l'analyse d'un sociologue sur l'enfer carcéral. Le propre du net, nous dit-on, c'est l'interactivité. L'internaute doit y mettre du sien. Si l'on veut goûter les atouts supposés du genre, il ne faut pas lâcher sa souris. Le zapping érigé en culture.
Le documentaire n'a-t-il pas vocation à embarquer son auditoire dans une histoire, lui faire oublier le temps d'un film qu'il est devant un écran - télé ou ordinateur ? Sur le net, nous explique-t-on, il convient de "délinéariser" le récit. Si le net change notre mode de vie (évidence), il bouleverserait aussi notre façon de voir et de penser. Voire. Quel cinéaste (Welles ? Ford ?) disait d'un film que c'était d'abord un scénario, puis un scénario et enfin un scénario ? Ce ringard a quelques circonstances atténuantes : en son temps, le web n'existait pas.
Au vu des productions présentées ce soir-là, je me prends à penser aux soirées-diapo de ma grand-mère ou au cd-rom livré il y a dix ans avec le journal de mes enfants. Ce que l'on découvre reste très consensuel et l'invitation au clic n'y change rien. Jamais la forme ne débride le propos. La réflexion semble s'arrêter à l'habillage. Sur le fond, rien qui n'ait déjà été vu et revu à la télé.
Et on se prend à rêver. Que le net, diffuseur universel et inspirateur de liberté, soit un refuge ou une force de proposition pour les films qui, refusant le conventionnel et contrariant le convenu, ne trouvent pas d'espace chez les diffuseurs traditionnels. Qu'émergent sur la toile, des films qui fleurent le soufre et le scandale, des films qui décoiffent et apportent un souffle nouveau. Sur le sens des films, ce qu'ils racontent. La forme suivra.
On pense à Jean Christophe Averty, le grand bol d'air de ses Raisins Verts –qui faisaient grincer les dents-, ses bébés passés à la moulinette et autres contes : une révolution à la télévision. Sacré clin d'œil, voilà le vieil illuminé offert à tous les regards par la grâce du net . L'occasion d'aller voir un bel exemple d'innovation : folie n'a pas d'âge. Averty a su bousculer la télé pour la mettre au service de sa création. Provocation pure, interpellation de la raison, émotion brute. Inventant un langage, il a décomplexé la télé et d'autres ont pu ensuite s'engouffrer dans la brèche et remuer l'écran.
L'Averty du net existe, c'est sûr. Il ne s'est pas encore révélé. En tout cas, pas ce soir-là. On l'attend. Car si d'aventure le net devient diffuseur de films subversifs au sens premier (renverser) alors la télé d'aujourd'hui et son formatage prendront un sérieux coup de vieux, contrainte pour rester à la page, d'ouvrir portes et fenêtres. On n'attend pas du net qu'il nous fasse cligner des paupières mais qu'il nous ouvre les yeux. Si en bonus, il devient éclaireur d'une nouvelle télé, quelle belle légitimité.
