Publicité / service public / medias
L’édition du Monde du mercredi 13 février dernier revient longuement sur l’annonce de la suppression de la publicité sur les chaînes de la télévision publique. Le récit de Raphaëlle Bacqué et Ariane Chemin à propos de ce qu’elles appellent « une révolution improvisée » est passionnant.
On y apprend que c’est l’inévitable Alain Minc qui a soufflé l’idée au président de la République, à la recherche d’une « annonce choc » pour sa conférence de presse du 8 janvier.
Les deux journalistes ont néanmoins omis d’expliquer les raisons de l’intervention de Minc et, surtout, d’expliquer que le conseil en stratégie financière opère auprès de Vincent Bolloré. Cette proximité de l’ex-président du directoire du Monde et du milliardaire « qui invite Sarkozy sur son yacht ou qui met son jet privé à disposition » a son importance.
L’affaiblissement du service public de l’audiovisuel et le rétrécissement de son périmètre au profit des chaînes privées a de quoi séduire un président ultra-libéral, dont l’intérêt pour les médias est indéniable. Il fait sienne l’idée de Minc et en fera l’annonce choc, donc, de sa conférence de presse. Le hourvari (justifié) qui a suivi lui a donné raison !
Mais que vient donc faire Vincent Bolloré dans cette affaire ? Le nouvel ami de Sarkozy a décidé d’élargir ses activités d’origine, les papiers minces et les transports maritimes. Il a racheté la SFP pour une bouchée de pain puis VCF, devenant le premier prestataire technique pour le cinéma et la télévision. Désormais, il investit dans les médias (la chaîne de télévision Direct 8, les quotidiens gratuits Direct Matin et Direct Soir) et le cinéma (Gaumont et le cinéma Mac Mahon).
Cette appétence pour les médias n’est pas subite ; elle trouve son origine dans la nouvelle stratégie du groupe et, vraisemblablement aussi, dans la mégalomanie de l’héritier de la Papeterie d’Odet, fondée par ses ancêtres en 1822.
Maître Bolloré et son valet Minc ont compris que les médias, outre qu’ils sont une activité très lucrative aujourd’hui si l’on en contrôle toute la chaîne, permettent d’avoir un véritable poids sur le politique et de peser sur ses choix économiques et sociaux. Ils peuvent aussi l’aider dans ses autres affaires comme les transports, la distribution d’énergie (Bolloré Energie), les télécommunications (Bolloré Télécom) etc.
Vincent Bolloré a pris le pouvoir dans le groupe Havas à la hussarde, chassant Alain de Pouzilhac. Havas (l’une des filiales est Euro RSCG ; une autre, Havas Médias, est spécialisée dans les achats d’espaces dans les médias) est le deuxième groupe publicitaire français et le cinquième mondial.
Bolloré devient ensuite le premier actionnaire du groupe britannique de conseils en médias Aegis. Enfin, il a pris des positions dans des groupes de mesures d’audience et de conseils, Médiamétrie et CSA.
Bref, Vincent Bolloré a un solide appétit et il apparaît déjà comme un acteur majeur dans le secteur des médias.
Mais, d’une part, sa chaîne de télévision (s’il veut la voir rejoindre les audiences de TF1 et M6) et ses journaux gratuits (de vrais gouffres à argent) ont besoin de publicité pour devenir rentables ; Havas Médias, d’autre part, est en recherche permanente de nouveaux espaces dans les médias pour y placer les campagnes des clients d’Euro RSCG.
Le PAF ne peut pas se permettre l’émergence d’une nouvelle chaîne privée dans le contexte actuel ; Bolloré le sait et Bouygues et de Tavernost s’y opposent avec force. Il ne reste alors qu’une solution : démanteler le service public !
Ainsi on comprend mieux les raisons de l’annonce de la suppression de la publicité sur les chaînes publiques par Nicolas Sarkozy et la stratégie de Minc s’éclaire.
Va-t-on s’interroger encore longtemps sur les motivations de Bolloré, entourant le nouveau président de la République de ses sollicitudes ?
L’annonce choc de Sarkozy n’avait donc rien d’une improvisation ; en revanche, il s’agit bien d’une révolution. Si elle est conduite à son terme, cette décision présidentielle mettra un terme au dépeçage de l’audiovisuel public entamé par Giscard d’Estaing avec l’éclatement de l’ORTF en 1974 !
Les auteurs, tous les auteurs, sont concernés. Les citoyens, tous les citoyens, aussi.
